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Le monde du virtuel distend le lien social

cyrulnik1A trop vouloir échapper à la condition animale, l'homme se coupe de ses racines. Selon Boris Cyrulnik, qui dirige un groupe de recherche en éthologie et enseigne à l'université du Var, ce désir aboutit à une déchirure sociale marquée par un phénomène de bandes, de sectes, de clans.


Vous écrivez que " l'homme est le seul animal capable d'échapper à la condition animale(1) ". Est-ce une bonne chose ?
• Aujourd'hui, il y échappe un peu trop. Il s'est coupé de ses racines, des réalités sensibles. Il ne faudrait pas oublier que nous sommes soumis, comme tous les animaux, aux phénomènes de la nature.
Pour utiliser une image, nous sommes construits comme une fusée à deux étages. Le premier étage est celui des lois subies, auxquelles nous ne pouvons échapper : nous avons besoin d'eau, d'oxygène. Le deuxième étage est celui des lois humaines, celles dont nous discutons et dont nous convenons pour exister ensemble. Pour s'arracher aux lois de la nature, le second étage doit d'abord les respecter. Il ne faut pas qu'il y ait déchirure.
N'est-ce pas l'inverse qui se passe, le virtuel semblant de plus en plus être préféré au réel ?
• Une minorité d'entre nous sait vivre dans le monde de la vir­tualité et l'utilise souvent par peur de l'émotion que provoquent les relations humaines. Dans la virtualité, c'est l'intellect qui est privilégié. Ces gens-là ne res­pecteront pas les lois des nations. Pour certains d'entre eux, c'est déjà le cas : on voit, par exemple, des financiers qui ne tiennent pas compte des consignes de l'Etat et obéissent à une sorte de raison planétaire. Ils assistent à une réunion à Londres le matin, en profitent pour téléphoner à un correspondant chinois, puis font un saut à leur banque en Allemagne ou en Suisse, et rentrent le soir à Paris. Tout cela dans la même journée ! Cette maîtrise planétaire de la communication, c'est la surpuissance de gens capables de vivre dans la virtualité.

Quels effets cela produit-il sur notre société ?
• Une dilution du lien social : l'amélioration des performances de cette minorité entraîne une solitude du plus grand nombre, Cela se retrouve jusque dans le perfectionnement des solidarités sociales. Dans les années d'après guerre, les problèmes sociaux unissaient les gens en difficulté. Ils créaient des liens de combat d'une chaleur humaine extraordinaire. Aujourd'hui, avec l'amélioration des structures sociales et le développement de la solidarité, on reçoit les aides sociales individuellement, chez soi, ce qui distend le lien aux autres. Dans un domaine différent, le même phénomène se produit avec nos grandes écoles, qui concentrent une minorité de gamins éblouissants : elles n'ont pas de fonction liante, au contraire. Elles bloquent le développement de tous ceux qui n'y ont pas accès.

Cette fracture sociale favorise-t-elle le développement des bandes ?
• Les clans que l'on voit réapparaître (sectes, partis extrêmes, bandes) sont des phénomènes de défense. Dans un premier temps, le clan provoque l'amour entre ceux qui le forment ; ensuite, la haine de ceux qui n'y appartiennent pas. Autrefois, la constitution d'une bande avait une fonction d'intégration. Elle permettait de s'arracher à la famille d'origine pour faire alliance avec un groupe. En ce sens, c'est un phénomène culturel qui n'est pas inquiétant. Traditionnellement, l'opposition à la famille d'origine permettait l'arrachement à cette famille, chaque génération inventant une culture nouvelle à partir de la culture précédente. S'opposer, c'est s'appuyer sur la culture de ses parents pour exprimer son désaccord. Il y a là un mécanisme évolutif.
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« Il nous suffit d'être, pour être supérieurs »

Or, actuellement, j'ai l'impression que, fracture ou déchirure, quelque chose est rompu... Une cohérence est rompue. L'opposition, la dispute, le conflit sont encore des cohérences qui permettent l'évolution des cultures. Les partis extrêmes proposent en fait tout autre chose. Pour certains, il faudrait revenir au passé, alors qu'on sait bien que toute culture pétrifiée est une culture qui tue et meurt.

Pour d'autres, il ne faudrait pas tenir compte des traditions et tout envoyer promener. Or, depuis une trentaine d'années, la transmission du savoir technologique ne se fait plus par la tradition. Les enfants n'ont plus besoin de leurs parents pour apprendre. Souvent même, ils en savent plus. La connaissance a perdu sa fonction de lien. Les extrêmes proposent un choix tragique entre pétrification du passé et explosion de l'avenir. Les jeunes ont toujours été intenses, parfois violents. Mais leur violence était cana­lisée par des rituels et créait ainsi une forme de culture. Aujourd'hui, ces rituels ont disparu.

Quels sont ces rituels et peut-on les réhabiliter ?
• Il s'agirait de mettre en place des mécanismes qui préservent l'émotion : des manifestations artistiques ou de culture populaire, comme celles qu'organisent les associations, comme les bals du samedi soir... Parmi ces rituels, il y a ce que j'appelle le théâtre du quotidien : une fête populaire, par exemple, où l'on danse, où l'on chante et où chacun fait le pitre. L'action apaisante que peut avoir une fête populaire est étonnante. Actuellement, c'est l'argent qui organise la fête. Il n'y a donc plus ce phénomène de théâtre du quotidien, de représentation.
L'argent a le même effet séparateur que la technologie. Certes, il a amélioré le développement des individus, mais en diluant, lui aussi, le lien social. Il en va de même avec le football, qui pourrait avoir une fonction d'intégration, comme dans les années 50 où les footballeurs étaient perçus comme de grands frères. Depuis, ils sont devenus des vedettes, c'est-à-dire des êtres virtuels. Maradona n'est plus un grand frère, c'est une image, un succès commercial. Il apparaît si bon footballeur qu'il s'est mis hors de la cité et n'a plus sa fonction d'intégration.

Les fêtes populaires non plus, dans la mesure où, à présent, elles consistent surtout à "piquer des sous" au chaland. Autre exemple : les théâtres des banlieues se sont professionnalisés. S'ils n'affichent pas deux ou trois vedettes, ils estiment ne pas apporter de satisfaction à des milliers de gens. Mais c'est une satisfaction mercenaire. Le théâtre de banlieue ne conserve sa fonction liante que si les jeunes montent mille petits théâtres. Le numéro fait par deux ou trois vedettes n'a pas cette fonction liante.

Et la télévision, comment se situe-t-elle entre technique et rituels populaires ?
• Quand j'allume la télévision, je vois instantanément ce qui se passe en Chine ou partout ailleurs dans le monde. C'est l'équivalent de la formule magique "Sésame, ouvre-toi" appliquée au monde technique. Beaucoup pensent à présent qu'il va suffire d'appuyer sur un bouton pour régler les problèmes humains. Il ne s'agit pas de dire du mal de la technique : elle fait partie de notre existence. Mais il faut limiter ses maléfices et, pour cela, mettre en place tous les mécanismes compensatoires, émotionnels, quotidiens.

(1) Dans L'ensorcellement du monde, ouvrage publié par Boris Cyrulnik aux éditions Odile Jacob (312 pages). Boris Cyrulnik, est éthologue, psychanalyste, psychologue, neuropsychiatre, écrivain

Propos recueillis par Martin Villon - Mutualistes - Septembre 1997
 
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