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En psychiatrie aussi, il existe une pensée unique

cyrulnik_2Contre les fausses évidences de la psychiatrie, Boris Cyrulnik propose d'en revenir au bon sens. Et aux statistiques : une enfance malheureuse ne conduit pas nécessairement à toute une vie malheureuse ; une enfance heureuse n'aboutit pas toujours à l'épanouissement.


Le titre de votre livre "Un merveilleux malheur" pourrait laisser penser que vous faites l'apologie du désespoir ?
Boris Cyrulnik- C'est au contraire un livre d'espoir, puisque après avoir entendu pendant trente-cinq ans de carrière de psychiatrie, y compris de la bouche d'universitaires et de théra­peutes, que l'on ne se remettait pas de certaines blessures de la toute petite enfance, je prétends, moi, le contraire ! Cela renvoie à une stratégie de l'exis­tence totalement différente.
Lorsque vous êtes psychiatre, la démarche ne sera donc pas d'affirmer à ceux qui viennent vous voir : « Vous êtes bles­sés, vous êtes fichus ! » mais de poser la question « qu'allez-vous faire de vos blessures ? » La vision profes­sionnelle est par définition biaisée puisqu'on ne voit dans nos cabinets que les gens blessés qui n'ont pas eu la chance de pouvoir mettre en place les mécanismes de résilience, et pour qui la psychothérapie constitue un mode de défense contre l'agression. Heureusement, ce n'est pas le cas de tout le monde.

Qu'entendez-vous par résilience ?

B. C. - C'est un terme de physique qui désigne la résistance au choc d'un matériau. Les sous-mariniers de Tou­lon l'emploient couramment. Appli­qué à la psychiatrie, il démontre qu'un enfant s'en sortira mieux si avant la blessure psychologique - ce que l'on appelle le « fracas » -, il a pu « trico­ter » un début de personnalité, et si autour de lui, après le fracas, on orga­nise « des tuteurs de développe­ment », c'est-à-dire des possibilités de s'accrocher.
Le fait, par exemple, de perdre sa mère dans sa petite enfance ne condamnera pas forcément l'adulte au malheur s'il trouve des aides de substitution. René Spitz, qui fut prési­dent de la Société britannique de psy­chanalyse, et Anna Freud ont été les premiers pendant la Seconde Guerre mondiale à soutenir cette théorie, mais ce qui paraît aujourd'hui une banalité a été fort mal reçu à l'époque et même plus tard puisque, dans les années 70, cette idée a coûté sa chaire d'ensei­gnement au psychiatre John Bowlby.

René Spitz et Anna Freud préten­daient que si un enfant avait été privé de mère de manière durable durant ses premières années, il passait par les trois stades que tous les psychologues connaissent - protestation, désespoir et indifférence - mais que si on lui proposait des substituts valables pen­dant la période critique de son déve­loppement, il pouvait le reprendre.
Pour l'affirmer Spitz s'est appuyé sur l'étude de plusieurs populations, dont une de 200 nourrissons sur lesquels 19 sont morts, 23 sont devenus antiso­ciaux, délinquants et psychopathes, alors que les autres s'en sont sortis. C'est justement parce qu'ils s'en sont sortis que personne ne s'y est inté­ressé ! Dès lors que l'on échappe aux consultations psychiatriques, on quitte les paramètres de l'étude, on ne fait pas partie des conclusions, et c'est ainsi que se perpétue la légende de la malédiction du malheur.
En affirmant cela, je suis conscient d'être « psychiatriquement incorrect », mais il faut bien que quelqu'un se dévoue pour remettre un certain nombre d'idées simples en place...
Des enquêtes conduites auprès de milieux favorisés ont aussi montré qu'on arrivait à la même proportion de dépressions et d'accidents psychiques que dans le tout-venant de la population...
B. C. - Oui. C'est au psychiatre américain George Vaillant que l'on doit cet excellent travail. Il a.suivi près de 240 étudiants de Harvard. De ces travaux, il ressort que 30 % des enfants non blessés de Harvard pré­sentent des décompensations psy­chiques graves, ce qui prouve que les déterminants diffèrent selon les étapes de la construction de la personnalité.

Peut-on en déduire qu'une enfance trop protégée empêche l'enfant de construire ses mécanismes de résilience ?
B. C. -C'est ce que prétend Vaillant, au risque de se voir repro­cher d'accepter la maltraitance des enfants, alors qu'il s'agit seulement de ne pas les surprotéger. Si on maltraite un enfant, non seulement on le blesse pour la vie mais on peut le tuer affectivement - c'est le cas des petits Rou­mains anaclitiques. Pour autant, un enfant surprotégé n'est pas un enfant heureux dans la mesure où il est privé de victoires. L'expérience l'a prouvé : dans une population privilégiée, ceux qui s'en sortent le mieux sont ceux qui ont eu à affronter de petites épreuves adaptées au stade psychique de leur développement.

Quelle définition donnez-vous à une petite épreuve ?
B. C. - II s'agit simplement de ce qui n'est pas donné d'avance, de ce qui demande un effort particulier. L'exemple type de dévouement mater­nel ou paternel valorisé par notre cul­ture dite de Spook - du nom du méde­cin qui défendait la théorie qu'il fallait laisser tout faire aux enfants, et dont les Américains disent aujourd'hui qu'elle a abîmé toute une génération américaine - est cette phrase emblé­matique de parents qui se veulent par­faits, alors qu'ils ne sont que fusionnels : « J'ai froid, mets ton pull ! » Us veulent être de si bons parents qu'ils résolvent les problèmes de l'enfant à sa place. Cela prive l'enfant de toute initiative, donc de toute victoire et de toute fierté de lui-même.

Une mère trop dévouée, voire sacrifiée, qui déclare qu'elle ne compte pas, ne développe pas mieux son enfant qu'une mère « personnali­sée », c'est-à-dire capable d'affirmer son autorité en disant « je ». Il s'agit de rendre progressivement l'enfant responsable. J'insiste sur le fait que cela ne signifie nullement que les parents doivent être méchants : je crois au contraire qu'il est fondamen­tal qu'une mère soit gentille et un père présent. Ce sont là des évidences. Des parents suffisamment personnalisés ne devraient d'ailleurs même pas avoir à lever la main, car le faire revient à avouer que l'on est incapable d'autorité et que l'on manque soi-même de force...
quentin_qui_rit-1607L'humour est un bon recours contre le trauma
" La résilience se construit " dites-vous. Peut-elle être aussi instinctive ?
B. C. - Le mot « instinct » est un terme inventé au XVIIIe siècle pour renforcer Descartes, de façon à sépa­rer ceux qui avaient un « instinct » de ceux qui avaient une « âme ». Il a fait le malheur de la biologie et on le considère aujourd'hui comme obso­lète. Tous ceux qui ont survécu aux camps se sont construit leur rési­lience : j'ai rencontré un Polonais qui m'a dit avoir pu sortir d'Auschwitz parce qu'il cherchait à se rappeler cer­taines phrases de Proust.
Il recréait ainsi un monde intime de poésie qui lui permettait d'échapper à un réel ter­rifiant. Geneviève Anthonioz-de Gaulle a retrouvé le même mécanisme de défense, quand elle explique qu'elle cherchait toujours à se rappro­cher de « celles qui en connaissaient, des poèmes et des poésies ". C'est la recherche et l'affirmation de ce qui est proprement humain qui construit la résilience et conditionne la survie face aux machines à broyer totalitaires.
Quels sont les mécanismes qui permettent cette construction de la résilience ?
B. C. - Des mécanismes de défense et d'adaptation, inévitables mais sou­vent coûteux, et qui renvoient à la métaphore de l'amputation de la jambe gangrenée pour sauver le reste de la personnalité. Chez les enfants blessés, on trouve des mécanismes de défense qui peuvent durer presque toute leur vie. Les deux plus réguliers sont le « clivage » et le « déni ».
Pour ce qui est du clivage, on pense que si l'on confie sa blessure, on sera considéré par l'autre comme une vic­time et que l'on s'identifiera à son regard plein de pitié. Cette formule conduit à mener une carrière de vic­time : le fait que les enfants de l'Assis­tance publique que l'on n'envoyait pas à l'école finissaient comme gar­çons de ferme ou domestiques était une prophétie créatrice qui existait dans le regard de ceux que Freud appelait les « normopathes », c'est à dire anormalement normaux, puisque soumis à toute règle sociale.

Le pôle du clivage est que si l'on passe son temps à exprimer sa bles­sure, on se soumet à une identité nar­rative que l'on finira par accepter en faisant une carrière de sous-homme, de pauvre type, mais que si l'on cache sa misère et qu'on se défend du regard de l'autre, on parviendra à offrir de soi la partie saine de sa personnalité quitte, tous les soirs, dans l'intimité, à souffrir en cachette - c'est ce que l'on appelle « la crypte » - et à revivre pour soi sa tragédie douloureuse, laquelle, s'épurant avec le temps, devient de plus en plus violente. C'est le prix de l'adaptation au regard social.

Le second mécanisme est celui du déni. Il consiste non pas à cacher, comme dans le clivage, mais à mini­miser les événements vécus et à faire croire qu'il n'y a rien que de très nor­mal dans cette perspective, ce qui est faux. C'est une forme d'autoleurre pour regagner l'estime de soi. C'est également un mécanisme de défense coûteux dans la mesure où il impose d'adapter sa stratégie d'existence au leurre et non pas à ses capacités fami­liales, personnelles ou sociales. Cela donne de faux espoirs, de fausses croyances : par exemple des garçons de ferme qui rêvent toute leur vie de devenir des comédiens célèbres. Cer­tains réussissent, mais la plupart par­tent dans la direction de ce rêve sans se donner les moyens de le concréti­ser. D'où de cruelles désillusions...

Et l'on développe l'un ou l'autre de ces mécanismes ?
B. C. - Les deux, presque toujours. C'est une légitime défense mais qui peut se révéler dangereuse.

vie_heureuseEn existe-t-il de plus constructifs ?
B. C. - Oui, par exemple l'altruisme. Il est très fréquent, notam­ment chez les femmes violées qui, pour les deux tiers d'entre elles, fré­quentent des associations. Cela leur permet, souvent sans parler d'elles, de comprendre et de se savoir entendues. C'est ce qui fait dire à Maryse Vaillant qu'elles se réparent en réparant.
Il y a aussi le recours à l'humour. Staline prétendait, en réponse à Pré­vert dont l'esprit primesautier l'aga­çait - pour un communiste - que « les peuples heureux n'ont pas besoin d'humour ».
La remarque, pour être soupçonnable d'un humour noir sous-jacent, n'est pas totalement fausse dans la mesure où l'humour permet d'établir une distance avec le trauma. C'est une façon, en exprimant sa souf­france, de provoquer le sourire et non pas la pitié et donc de maîtriser la situation émotionnelle. C'est ce que décrit merveilleusement le film de Roberto Benigni La vie est belle. Pour autant, il montre aussi l'ambiguïté d'une telle attitude : si l'humour per­met de supporter l'insupportable, il peut conduire à s'adapter à l'agression au point d'en devenir la victime. D'où la dernière phrase du film : « On a gagné, on les a bien eus mais on est morts de rire... »
Dans votre croisade contre la pensée unique en psychiatrie, vous dites également qu'il est faux d'affirmer qu'un enfant battu sera un parent violent...
B. C. -Non seulement c'est faux, mais il est criminel de véhiculer cette idée ! Beaucoup d'anciens enfants maltraités expliquent dans le secret des cabinets médicaux que lorsqu'ils tombent amoureux l'angoisse les empêche de se déclarer et leur fait tout mettre en œuvre pour éloigner l'être aimé, afin de ne pas fonder de famille et d'éviter ainsi de reproduire le schéma parental. Cela revient à dire que les enfants qui ont été maltraités par leurs parents le sont ensuite par la culture de ceux qui sont payés pour les protéger. Ils ne traitent en effet que ceux qui répètent la maltraitance sans tenir compte de ceux qui s'y sous­traient. Ils ne retiennent que ceux qui justifient la théorie.

Or beaucoup de chercheurs du CNRS ont fait la démarche inverse et ont montré, avec le Britannique Michael Rutter, que seuls 40 % des enfants maltraités deviennent des parents maltraitants. Pour ma part j'ai suivi 43 enfants maltraités, mais sau­vés par un système social qui a bien fonctionné. Je les ai suivis ensuite en psychothérapie alors qu'ils étaient au stade parental. D'autres collègues ont fait de même et nous n'avons enregis­tré que 5 % à 10 % de répétition de la maltraitance, du fait qu'ils étaient bien entourés psychologiquement et socia­lement.

Il n'en reste pas moins vrai que si l'on applique ce pourcentage aux 60 000 enfants maltraités de notre pays, il restera quand même entre 3 000 et 6 000 enfants maltraités qui répéteront la maltraitance, donc de quoi remplir tous les cabinets de consultation et justifier la théorie de la malédiction du malheur. Or cette méthodologie ignore les 95 % d'enfants maltraités qui disent - ce que j'ai très fréquemment entendu - : « Après ce que j'ai vécu, si j'osais lever la main sur mon enfant, j'en mourrais de honte. »

Au cours de vos recherches, vous avez inventé un curieux jeu de mots : le "para-dit"...
B. C. -Figurez-vous qu'à ma grande surprise, les sémioticiens et les linguistes sont enchantés par ce jeu de mots ! Si l'on considère le contexte, ou le comment de la parole, on s'aper­çoit qu'il y a une manière de dire «je t'aime », par exemple, qui signifie le contraire... C'est précisément ce qui est intensément perçu par certaines raideurs, certaines tonalités ou crispa­tions. Les gens blessés sont clivés, mais le secret suinte toujours et indique la zone mystérieuse, laquelle est plus de l'ordre du non-dit que du secret, et constitue le para-dit.

Je peux l'illustrer par ce cas d'une dame, entrée dans la Résistance à l'âge de 15 ans, et qui s'est vue devoir tuer un responsable de la Gestapo, acte que les Allemands ont sanc­tionné en fusillant 30 otages. Cette dame restée seule avec le poids de cet acte a organisé toute sa vie autour de cette culpabilité dont elle n'a pu s'ouvrir à personne. Tout ce qu'elle ne pouvait pas dire, elle l'a « para-dit » en cachant de manière un peu trop ouverte son arme sur une étagère, jusqu'à ce que son petit-fils la découvre à l'âge de 15 ans. Dès lors que le jeune garçon a posé des ques­tions, qu'il a ainsi objectivé le pro­blème, cela a permis à cette dame non pas de parler, car c'était encore trop douloureux, mais d'écrire un petit manuscrit d'une quarantaine de pages où elle a raconté sa guerre... C'est seulement après cet épisode qu'elle m'a déclaré : « Enfin, je me sens entière ! »

La morale du livre est donc qu'une histoire malheureuse n'induit pas obligatoirement un destin malheureux ?
B. C. - Exactement, de même qu'une enfance heureuse ne suffit pas à construire un adulte épanoui...

Source : propos recueillis par Catherine Nay et Patrice de Méritens - Le Figaro Magazine Samedi 24 juillet 1999
 
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